lundi 17 avril 2017

LES GLYCINES


   Je ne pensais pas revenir ici pour te parler de ça, de lui. Et puis, par hasard, je suis tombée sur ce concours un peu hors-normes, un peu sympa, organisé par Radio Nova (radio que je vénère depuis qu'elle a décidé de placer Édouard Baer à la tête de sa matinale).
La consigne du concours est simple et complexe à la fois : imaginer en 1999 mots (maximum) la dernière nuit de Prince. Je ne m'étais pas risquée à un tel exercice depuis les désormais mondialement célèbres aventures de Brenda et Bobby (souviens-toi). Alors, en attendant le verdict, j'ai choisi de partager avec toi ma nouvelle (et mon angoisse). Ça s'appelle Les Glycines, c'est frais et fantastique, un peu comme la Vache Qui Rit, oui...


LES GLYCINES


Il est des 21 avril que l’on n’oublie pas. Ce soir là, le crépuscule était d’une beauté rare. Une lueur parme flottait au dessus de la Terre, comme pour annoncer l’écriture d’une page nouvelle. L’histoire ne dit pas en quelle année, ni à quel siècle nous sommes. Elle précise simplement qu’un parfum d’éternité embaumait l’atmosphère, ce soir là.

C’était la fin de la journée. Une journée de plus passée à chercher, à explorer, à réinventer les sons. Seul, cloîtré dans sa prétentieuse demeure de Paisley Park, Prince ignorait les heures. Le temps glissait sur lui sans jamais l’éreinter. Et malgré les années, ses traits si fins, ses yeux si noirs demeuraient parfaitement intacts.
Prince errait de pièce en pièce à la recherche d’un éclat final, celui qui donnerait à sa dernière composition toute son âme. Il avait remis le choix du titre à plus tard, mais était persuadé de tenir là son prochain chef d’œuvre. Bien plus qu’une chanson, cette dernière performance était à l’image de ses plus belles créations. Une ballade sombre et magnifique, ponctuée d’excès dont lui seul avait le secret.
Pourtant, Prince n’était pas encore pleinement satisfait. Ses paroles le hantaient, et le mot “mystery” qu’il avait couché sur le papier quelques heures auparavant ne sonnait plus comme il l’avait imaginé. Celui-ci manquait de fantaisie, d’audace. Alors, Prince se mit à prononcer une série de mots, espérant trouver ainsi celui qui donnerait des ailes à sa mélodie. Il fit de nombreuses tentatives, mais aucune ne parvint à le séduire. “Enigma” était trop plat, “hysteria” trop commercial, “pizzeria” trop pragmatique, et “macronia” trop abstrait pour lui…

Depuis plusieurs heures, Prince déambulait sans réussir à atteindre sa destination. Le mot magique refusait de se dévoiler, tandis que tous les autres lui étaient apparus comme des évidences. Les minutes défilaient, et le bruit de ses talons sur le carrelage froid de Paisley Park continuait de briser un silence des plus pesants, quand soudain…
Soudain, quel est ce rayon éblouissant, signe d’un véritable pétage de plomb de l’auteur qui se croit tout à coup autorisée à citer Etienne Daho pour rythmer son récit ?
… quand soudain, donc, Prince aperçut au bout d’un interminable couloir une silhouette noire. Celle-ci se tenait droite, immobile, et la distance rendait le moindre détail totalement imperceptible. Plusieurs mètres de murs pourpres tapissés de posters séparaient Prince de cette étrange créature.
De qui s’agissait-il ? Un garde du corps ? Une fan hystérique qui aurait réussi à s’introduire dans Paisley Park ? Un déséquilibré venu dans l’unique but de récupérer un cheveu de l’ultra-star ? Était-ce un homme ou bien une femme ? Était-ce Kim Basinger, ou bien Batman ? Cette silhouette était-elle réelle, ou bien un pur fantasme ?

Prince voulut s’approcher de l’ombre, quand celle-ci se mit à réciter d’une voix légère ces paroles familières : “Come. Closer. Feel what U’ve been dyin 4”. Sans réfléchir, Prince obéit, et avança vers sa cible. Il découvrit alors une femme, dont les traits se dessinèrent au fil de ses pas. Prince devina d’abord une longue robe noire, laissant apparaître une peau lumineuse et dorée. Il vit ensuite un visage incroyablement fin, une bouche follement attirante, et deux yeux en amande maquillés de crayon noir. Désormais, Prince en était sûr, cette beauté insolente ne lui était pas inconnue. Mais il ne parvenait pas à mettre un nom sur ce visage fatalement parlant.
Sur un ton à la fois inquiétant et rassurant (d’aucuns diront un ton macronisant”), la femme reprit “Don’t be afraid baby. Touch it, and explode”. Prince était bouleversé par le charme de son amnésie. La sensation de connaître cette femme, de partager sa vie, sa chair sans être capable de la nommer, le décontenançait comme jamais. Aveuglément, il l’aimait. Il passa alors une main fébrile dans ses cheveux ténébreux, et dévoila le grain de beauté qu’il pressentait sur sa joue gauche. Ce détail était la clé. Pourtant, Prince restait désarmé, incapable de s’adresser à celle qui se tenait devant lui, effroyablement calme et accessible, comme un reflet dans un miroir.
Une nouvelle fois, celle-ci le devança et lui dit “Understand, understand that I love U. But more than that, I want U”. Les yeux saturés de larmes, Prince contemplait ces mots qui étaient les siens, quand la femme lui tendit un flacon dont le contenu violet rendait illisible les quelques lettres inscrites sur le verre. Sans même chercher à comprendre, Prince le saisit, et but le liquide. Il regarda le flacon vide, et prononça le mot ultime, celui qu’il n’espérait plus, et qui ne serait jamais rendu public : “wisteria” (en Français : “glycines”).
Il sourit alors à la créature, lui souffla de sa voix grave un timide “Thank U”, et courut vers l’un de ses studios d’enregistrement, le flacon serré contre son cœur.

Il était minuit quand la neige se mit à tomber. La silhouette avait disparu. Prince lui, n’a vraisemblablement jamais atteint le studio. On retrouvera, quelques heures plus tard, un papier entièrement noirci du mot “mystery” raturé, et dans un ascenseur menant au studio d’enregistrement, des centaines de pétales violets.

Depuis ce jour, chaque année, les rues, les jardins, les parcs se parent de chapelets violets, qui se répandent entre ciel et terre comme une “purple rain”. Depuis ce jour, les mois d’avril voient pleurer les glycines et leurs fleurs améthystes, follement élégantes, scandaleusement toxiques...


Les meilleures nouvelles seront lues mercredi soir sur Nova, lors d'une émission hommage. On se keep in touch.




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